"Comment faire chanter les mots de Léo..."
par Claude VenceQuand tu nous a quittés, Léo, j'ai ressenti un vide immense. Alors, pour te saluer par delà l'espace et le temps, je me suis permis de mettre des notes de musique sur quelques-uns de tes poèmes.
Un matin de Printemps, je me suis donc attaqué à ce monument : le thème et les variations de "Métamec" (La mauvaise graine).
Le ton de Do mineur m'est venu spontanément sous les doigts. Il y a une progression du thème musical qui s'amplifie de la première à la troisième strophe et ainsi de suite. Ma première introduction était plutôt "chopinienne". Je l'ai revisitée et lui ai donnée un ton plus "Beethovenien" qui convient mieux à cette écriture virile où Ferré se montre l'égal de Rimbaud.
Pour les variations, j'abandonne pour quelques strophes la musique en triolets du thème pour en venir à une musique binaire qui donne à l'ensemble une profondeur soudaine. Les harmonies restent les mêmes, mais la mélodie change, se fait plus grave, puis s'amplifie à nouveau pour rejoindre celle du thème initial.
Après ce monument, j'ai abordé un des cinq poèmes de "La terre est soûle" (Poète...Vos papiers !) : "La faim". Le thème musical (en Fa mineur) est venu assez vite. Mais, la complexité et le phrasé des vers de Ferré m'ont obligé à un long travail pour que la musique donne l'impression de couler de source. Curieusement, comme à chaque fois avec la mise en musique, je "découvre" progressivement le texte dont le sens me semble caché au début. Et puis, au fil de la réécoute des paroles mises en musique, leur sens m'apparaît de plus en plus clairement.
Pour "le Hibou de Paris" (Poète...Vos papiers !), la musique (en Fa majeur) s'éloigne de la "chanson" pour devenir accompagnement de "lied". La mélodie défile, répétitive, rapide, sur un tempo volontairement lent à quatre temps. Des accords de onzième, très larges, sonnent un peu à la "Debussy".
Pour "Le Caméléon" (La mauvaise graine), c'est l'humour qui l'emporte par cette fin irrésistible : "J'aime tous les tissus (us...us...), mais l'écossais me tue". La musique (en Do majeur) se fait naturellement parodique, à la "Offenbach".
L'extrait de "L'Eternité de l'instant" (La mauvaise graine) commence par quatre accords de septième majeure sur une pédale de Do. Sorte de sons de cloche annonçant une sérénité retrouvée...La reprise des paroles et l'omission de la reprise de certaines d'entre elles sont voulues pour épurer cet Hymne à la Vie. Là, nous sommes dans la tonalité de Do majeur, éclatante et apaisante.
Enfin, avec "Rappelle-toi" (La mauvaise graine), ce fut un coup de foudre pour un poème d'amour exceptionnel. La répétition des "Rappelle-toi" se mêle au rythme (Triolets de croches) et à la mélodie obsessionnelle de la musique. La fin mélodique reste en suspens semblable en cela au sens des dernières paroles ("où son bonheur si bêtement s'est arrêté"). La musique, elle , continue encore quelques secondes pour atténuer un peu la douleur de cette soudaine rupture.
Le ton de La mineur convient à cette mélopée où l'âme d'un homme parle à l'âme de la femme aimée...
"Les Folies-Ferré" n'existent plus, puisque tu as quitté la scène, Léo.
Mais pour moi, comme je te le disais de vive voix :
"Tu es Beethoven + Rimbaud...
Tu es mieux que çà. Tu es Léo Ferré".
Claude Vence